Radical
(Avertissement gracieux : cette chronique est très légèrement orientée.)
Le très précieux Trésor de la langue française informatisé (TLFi) n'ignore pas radical, adjectif et substantif dont le premier sens est qui est relatif à la racine, à l'essence de quelque chose (ce qu'on retrouve, si l'on s'intéresse au vocabulaire, dans le radical d'un mot). Mais c'est au deuxième sens donné par le TLFi que nous nous intéresserons : Complet, total, absolu; sans exception ou atténuation, avec une évolution vers le sens qui va jusqu'au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial.
Le Dictionnaire historique de la langue française («Robert historique») retrace l'évolution de ce terme. En 1786, on trouve trace au Royaume-Uni, à partir de l'expression radical reform, pour désigner en mauvaise part (à l'origine) et en 1820 les membres du parti libéral partisans d'une réforme démocratique totale. Et c'est avec ce sens que le mot est passé dans le vocabulaire français en 1831, avec quarante ans d'avance sur la IIIe République.
Mais c'est à ses débuts (1881) qu'il a connu un essor certain avec le partage du parti républicain entre opportunistes soucieux de stabiliser la République (et de ne pas mettre en péril l'ordre social) et radicaux désireux de voir appliquer le programme originel (notamment la suppression du Sénat). La montée du mouvement socialiste repoussa les radicaux vers le centre-gauche. Encore aura-t-il connu une certaine diversité dont témoigne le titre originel lors de la création formelle du parti en 1901 : parti républicain-radical et radical-socialiste.
Entre un Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale du gouvernement de Front populaire assassiné par la Milice de Vichty, un Pierre Mendès-France, courageux décolonisateur, d'une part, et, d'autre part, un Edgar Faure, très modéré président du Conseil sous la IVe République, rallié sous la Ve République à de Gaulle et Pompidou, on mesure bien l'écartèlement progressif de ce parti.
La séparation définitive est intervenue en octobre 1972. Jean-Jacques Servan-Schreiber voulait accrocher le parti au centre en créant un Mouvement réformateur avec principalement le Centre démocrate de Jean Lecanuet. Cette stratégie centriste, avec comme un avant-goût d'UDF sous Giscard, avait recueilli une courte majorité au comité directeur (48 voix contre 41). Ceux des radicaux qui restaient fidèles à la gauche fondèrent alors le mouvement des radicaux de gauche (MRG), aujourd'hui parti radical de gauche (tandis que la parti radical dit «valoisien» est devenu un parti associé à l'UMP). C'est sous la présidence de Jean-Jacques Servan-Schreiber que le vieux parti radical (dit valoisien) eut son titre le plus long : parti républicain-radical et radical-socialiste réformateur. (JJSS, ministre des réformes du premier gouvernement de la présidence Giscard, fut lui-même réformé après deux semaines d'exercice pour avoir publiquement contesté les essais nucléaires à Mururoa).
Bref, la notion de radicalité s'est donc éloignée du parti radical avec le temps et il faut bien dire que, dans le couple PCF/PS des temps de l'Union de la gauche d'après Épinay et des moments heureux du programme commun, le MRG apparaissait comme une caution modérée dont l'influence restait au demeurant réelle dans le Sud-Ouest.Et pourtant, radical reprend du service dans son sens premier (radicalement, quoi). Du radicalisme politique, il reste quelques grandes figures historiques : Gambetta, Clemenceau, Mendès-France. Mais, pour en revenir à Mendès (qui fut du PSU et en fut même député, à Grenoble, jusqu'en 1968), la référence n'était pas la gauche la plus extrême. Aujourd'hui encore, le radical de gauche ne se sent guère proche de la gauche radicale !
Pourquoi le mot est-il revenu à la mode ? Peut-être parce qu'après bien des désillusions (à commencer par celles des ex-maoïstes), la dislocation rapide de l'Empire soviétique a mis, nolens volens, du plomb dans l'aile à la notion de révolution. À part sans doute Danielle Mitterrand (on le regrette pour elle) et quelques communistes nostalgiques, tout le monde a remarqué que la révolution cubaine, comme son chef, a mal vieilli. Du coup le vieux (faux-)débat bons révolutionnaires/ méchants réformistes ne peut plus se poser dans les mêmes termes. Et puis les contours entre la gauche et l'extrême-gauche sont devenus plus flous.
LO veut bien s'allier à la LCR à condition de ne pas cautionner les traîtres du PCF. La LCR veut bien faire des choses avec le PCF et les altermondialistes à condition de ne pas cautionner le PS — ou sa majorité, ou certains des partisans du non au référendum sur la constitution européenne qui lui sont suspects (fixez-vous sur Grand-Quevilly et suivez mon regard). Tout cela est bel et bon : cela change de la période d'après-1968 où les services d'ordre de la Ligue et du PCF se bastonnaient joyeusement et où les agressions physiques (au détriment des trotskystes, surtout) étaient la norme. Mais bon, il y a une nébuleuse de la gauche radicale (qui n'est pas radicale de gauche), avec une pincée de José Bové et deux pincées d'Attac (et quelques débats aussi internes que vifs — mais c'est une autre affaire).
On notera d'ailleurs que cette radicalité s'exprime alors même que l'idée de révolution recule (rien de plus radical qu'une révolution, tant qu'on n'en a pas fait le tour). L'idée qui domine est celle du changement ou de la résistance impulsé par le mouvement social lato sensu. Elle aura un avantage : mieux nous permettre de nous comprendre avec les Américain pour qui un radical l'est au sens du dictionnaire plus qu'à celui du parti du même nom. (Il nous reste un obstacle avec ce faux-ami de liberal qui correspond, là-bas, à un partisan du libéralisme en matière de m½urs, alors qu'ici il s'agit d'un honteux déréglementeur.)
Si l'on revient à nos partisans anglais de la radical reform, on relèvera encore qu'il s'agit moins de conquérir que de se défendre (mais radicalement). La défense résolue peut être une nécessité dans un contexte donné. Moi qui vous parle, j'ai joyeusement fait grève pendant un mois au printemps 2002 (et je ne le regrette pas même si la notion de soustraction a été, de ce fait, de mieux en mieux maîtrisée par moi). Mais du refus généralisé, du Non si ferme et si fort, quels projets porteurs, et surtout quels projets d'avenir reste-t-il ? Où est le plan B, dis-donc ?
L'opposition, c'est quand on est poussé dans la piscine : il vaut mieux réagir de manière radicale et donner un bon coup de pied au fond pour remonter. La question qui se pose après est de savoir vers où il faut nager et comment le faire de manière efficace. Ça, c'est une question radicalement impossible à régler par des slogans.
N'empêche. Les débats en cours à gauche ne doivent pas nous replacer dans la situation de 2002. Le moment venu, il faudra bien proposer un projet alternatif à la politique actuelle et, de quelque orientation que l'on se prévale (sans espoir, bien entendu, s'agissant d'une extrême-gauche qui fera prévaloir, elle, son appellation contrôlée avec label rouge, naturellement), ne pas se retrouver dans une situation où le Napoléon de la place Beauvau se verrait ouvrir un boulevard face au démagogue de Saint-Cloud. Parce qu'avec le Napoléon de la place Beauvau, qui veut plus de réformes, on aurait droit, dans le domaine social, à des régressions réellement radicales !
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P.-S. (C'est de circonstance). Sur la notion de réformisme radical, voir ce document.
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Commentaires
Euh... Est-ce que ce retour du mot vers la gauche de la gauche n'avait pas été préparé du fait de l'existence des radicals américains qui sont plus à gauche que les liberals et aussi par le parti radical italien qui avait débordé le PCI sur sa gauche avec des actions plus spectaculaires que vraiment convaincantes ?
Ecrit par : Dominique | dimanche, 28 août 2005
Si influence il y a, c'est plus en raison du parti radical italien de Marco Panella que des «radicals» américains. Encore faut-il noter que, en France, le parti radical était réputé, depuis l'après-guerre, pour ne pas l'être.
Mais on peut penser aussi à certaines actions, notamment dans ce qu'on appellera le mouvement social, qui ont été plus radicales justement que les actions traditionnelles (penser au démontage du McDo qui a donné une célébrité médiatique à José-les-belles-moustaches ou aux occupations d'immeubles par le DAL).
Ecrit par : Luc Bentz | lundi, 29 août 2005
Il n'y a plus de radicaux de gauche ici aux USA, ce ne sont que les fondamentalistes chrétiens qui virent dans la radicalité (cf le fatwa récent de Pat Robertson, télé-évangéliste).
Qui plus est, c'est la mort des syndicats ici, surtout depuis le décampement de deux groupes importants au AFL-CEO (les Teamsters et le SEIU).
Ecrit par : joye | lundi, 29 août 2005
Bon, Joye, on reprend une vieille plaisanterie française : quel est le point commun entre les radicaux et les radis en dehors de leur étymologie ?
(Avertissement gracieux : cette chronique est très légèrement orientée.)
Le très précieux Trésor de la langue française informatisé (TLFi) n'ignore pas radical, adjectif et substantif dont le premier sens est qui est relatif à la racine, à l'essence de quelque chose (ce qu'on retrouve, si l'on s'intéresse au vocabulaire, dans le radical d'un mot). Mais c'est au deuxième sens donné par le TLFi que nous nous intéresserons : Complet, total, absolu; sans exception ou atténuation, avec une évolution vers le sens qui va jusqu'au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial.
Le Dictionnaire historique de la langue française («Robert historique») retrace l'évolution de ce terme. En 1786, on trouve trace au Royaume-Uni, à partir de l'expression radical reform, pour désigner en mauvaise part (à l'origine) et en 1820 les membres du parti libéral partisans d'une réforme démocratique totale. Et c'est avec ce sens que le mot est passé dans le vocabulaire français en 1831, avec quarante ans d'avance sur la IIIe République.
Mais c'est à ses débuts (1881) qu'il a connu un essor certain avec le partage du parti républicain entre opportunistes soucieux de stabiliser la République (et de ne pas mettre en péril l'ordre social) et radicaux désireux de voir appliquer le programme originel (notamment la suppression du Sénat). La montée du mouvement socialiste repoussa les radicaux vers le centre-gauche. Encore aura-t-il connu une certaine diversité dont témoigne le titre originel lors de la création formelle du parti en 1901 : parti républicain-radical et radical-socialiste.
Entre un Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale du gouvernement de Front populaire assassiné par la Milice de Vichty, un Pierre Mendès-France, courageux décolonisateur, d'une part, et, d'autre part, un Edgar Faure, très modéré président du Conseil sous la IVe République, rallié sous la Ve République à de Gaulle et Pompidou, on mesure bien l'écartèlement progressif de ce parti.
La séparation définitive est intervenue en octobre 1972. Jean-Jacques Servan-Schreiber voulait accrocher le parti au centre en créant un Mouvement réformateur avec principalement le Centre démocrate de Jean Lecanuet. Cette stratégie centriste, avec comme un avant-goût d'UDF sous Giscard, avait recueilli une courte majorité au comité directeur (48 voix contre 41). Ceux des radicaux qui restaient fidèles à la gauche fondèrent alors le mouvement des radicaux de gauche (MRG), aujourd'hui parti radical de gauche (tandis que la parti radical dit «valoisien» est devenu un parti associé à l'UMP). C'est sous la présidence de Jean-Jacques Servan-Schreiber que le vieux parti radical (dit valoisien) eut son titre le plus long : parti républicain-radical et radical-socialiste réformateur. (JJSS, ministre des réformes du premier gouvernement de la présidence Giscard, fut lui-même réformé après deux semaines d'exercice pour avoir publiquement contesté les essais nucléaires à Mururoa).
Bref, la notion de radicalité s'est donc éloignée du parti radical avec le temps et il faut bien dire que, dans le couple PCF/PS des temps de l'Union de la gauche d'après Épinay et des moments heureux du programme commun, le MRG apparaissait comme une caution modérée dont l'influence restait au demeurant réelle dans le Sud-Ouest.Et pourtant, radical reprend du service dans son sens premier (radicalement, quoi). Du radicalisme politique, il reste quelques grandes figures historiques : Gambetta, Clemenceau, Mendès-France. Mais, pour en revenir à Mendès (qui fut du PSU et en fut même député, à Grenoble, jusqu'en 1968), la référence n'était pas la gauche la plus extrême. Aujourd'hui encore, le radical de gauche ne se sent guère proche de la gauche radicale !
Pourquoi le mot est-il revenu à la mode ? Peut-être parce qu'après bien des désillusions (à commencer par celles des ex-maoïstes), la dislocation rapide de l'Empire soviétique a mis, nolens volens, du plomb dans l'aile à la notion de révolution. À part sans doute Danielle Mitterrand (on le regrette pour elle) et quelques communistes nostalgiques, tout le monde a remarqué que la révolution cubaine, comme son chef, a mal vieilli. Du coup le vieux (faux-)débat bons révolutionnaires/ méchants réformistes ne peut plus se poser dans les mêmes termes. Et puis les contours entre la gauche et l'extrême-gauche sont devenus plus flous.
LO veut bien s'allier à la LCR à condition de ne pas cautionner les traîtres du PCF. La LCR veut bien faire des choses avec le PCF et les altermondialistes à condition de ne pas cautionner le PS — ou sa majorité, ou certains des partisans du non au référendum sur la constitution européenne qui lui sont suspects (fixez-vous sur Grand-Quevilly et suivez mon regard). Tout cela est bel et bon : cela change de la période d'après-1968 où les services d'ordre de la Ligue et du PCF se bastonnaient joyeusement et où les agressions physiques (au détriment des trotskystes, surtout) étaient la norme. Mais bon, il y a une nébuleuse de la gauche radicale (qui n'est pas radicale de gauche), avec une pincée de José Bové et deux pincées d'Attac (et quelques débats aussi internes que vifs — mais c'est une autre affaire).
On notera d'ailleurs que cette radicalité s'exprime alors même que l'idée de révolution recule (rien de plus radical qu'une révolution, tant qu'on n'en a pas fait le tour). L'idée qui domine est celle du changement ou de la résistance impulsé par le mouvement social lato sensu. Elle aura un avantage : mieux nous permettre de nous comprendre avec les Américain pour qui un radical l'est au sens du dictionnaire plus qu'à celui du parti du même nom. (Il nous reste un obstacle avec ce faux-ami de liberal qui correspond, là-bas, à un partisan du libéralisme en matière de m½urs, alors qu'ici il s'agit d'un honteux déréglementeur.)
Si l'on revient à nos partisans anglais de la radical reform, on relèvera encore qu'il s'agit moins de conquérir que de se défendre (mais radicalement). La défense résolue peut être une nécessité dans un contexte donné. Moi qui vous parle, j'ai joyeusement fait grève pendant un mois au printemps 2002 (et je ne le regrette pas même si la notion de soustraction a été, de ce fait, de mieux en mieux maîtrisée par moi). Mais du refus généralisé, du Non si ferme et si fort, quels projets porteurs, et surtout quels projets d'avenir reste-t-il ? Où est le plan B, dis-donc ?
L'opposition, c'est quand on est poussé dans la piscine : il vaut mieux réagir de manière radicale et donner un bon coup de pied au fond pour remonter. La question qui se pose après est de savoir vers où il faut nager et comment le faire de manière efficace. Ça, c'est une question radicalement impossible à régler par des slogans.
N'empêche. Les débats en cours à gauche ne doivent pas nous replacer dans la situation de 2002. Le moment venu, il faudra bien proposer un projet alternatif à la politique actuelle et, de quelque orientation que l'on se prévale (sans espoir, bien entendu, s'agissant d'une extrême-gauche qui fera prévaloir, elle, son appellation contrôlée avec label rouge, naturellement), ne pas se retrouver dans une situation où le Napoléon de la place Beauvau se verrait ouvrir un boulevard face au démagogue de Saint-Cloud. Parce qu'avec le Napoléon de la place Beauvau, qui veut plus de réformes, on aurait droit, dans le domaine social, à des régressions réellement radicales !
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P.-S. (C'est de circonstance). Sur la notion de réformisme radical, voir ce document.
22:55 Publié dans Mots politiques (rubrique légèrement orientée) | Lien permanent | Envoyer cette note
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Euh... Est-ce que ce retour du mot vers la gauche de la gauche n'avait pas été préparé du fait de l'existence des radicals américains qui sont plus à gauche que les liberals et aussi par le parti radical italien qui avait débordé le PCI sur sa gauche avec des actions plus spectaculaires que vraiment convaincantes ?
Ecrit par : Dominique | dimanche, 28 août 2005
Si influence il y a, c'est plus en raison du parti radical italien de Marco Panella que des «radicals» américains. Encore faut-il noter que, en France, le parti radical était réputé, depuis l'après-guerre, pour ne pas l'être.
Mais on peut penser aussi à certaines actions, notamment dans ce qu'on appellera le mouvement social, qui ont été plus radicales justement que les actions traditionnelles (penser au démontage du McDo qui a donné une célébrité médiatique à José-les-belles-moustaches ou aux occupations d'immeubles par le DAL).
Ecrit par : Luc Bentz | lundi, 29 août 2005
Il n'y a plus de radicaux de gauche ici aux USA, ce ne sont que les fondamentalistes chrétiens qui virent dans la radicalité (cf le fatwa récent de Pat Robertson, télé-évangéliste).
Qui plus est, c'est la mort des syndicats ici, surtout depuis le décampement de deux groupes importants au AFL-CEO (les Teamsters et le SEIU).
Ecrit par : joye | lundi, 29 août 2005
Bon, Joye, on reprend une vieille plaisanterie française : quel est le point commun entre les radicaux et les radis en dehors de leur étymologie ?



